Pierrot Men – biographie

, Auteurs, 8 septembre 2012

Né en 1954 sur la côte Est de Madagascar, Pierrot Men photographie son pays depuis 30 ans. Avec la pudeur et la discrétion d’un artiste qui refuse l’intrusion, il a composé au fil des rencontres une œuvre de premier plan où s’expriment à la fois l’amour de son peuple et l’urgence du témoignage.

Pour connaître Pierrot Men, il faut aller chez lui. Dans la cour d’un hôtel au bord de la RN7, à huit heures de route au sud d’Antananarivo, on se faufile entre quelques vendeuses d’orchidées et une dizaine de photographes attirés par l’aura du maître. Puis on louvoie parmi des touristes souriants, en chaussures de marche et aux mollets blancs, qui papillonnent dans la petite boutique tenue par une femme aux traits fins et au port élégant, sa femme. Derrière le comptoir, au bout d’un couloir étroit et sombre, une petite pièce envahie de photos. Au fond, discret à l’abri d’un immense écran d’ordinateur, Pierrot Men en son domaine. Il ne sait pas vendre. Réfugié dans son arrière boutique, il offre avec pudeur une part de sa vie. Peu de paysages dans ses clichés, peu de montagnes, de forêts ou de lémuriens. Mais des enfants, des hommes et des femmes, des visages et des mouvements saisis dans l’instant, qui nous dévoilent un peu de lui et beaucoup de son peuple.

Pour chaque visiteur qui prend la peine de venir jusqu’à lui, il se lève et sourit : la porte est toujours ouverte. Il salue avec le même plaisir le touriste de passage, l’ami de longue date ou le photographe avide de conseils. Il écoute patiemment et explique un peu. À presque soixante ans, il conserve une grande humilité mais a confiance en son talent. D’une voix douce, un léger sourire toujours sur les lèvres, il évoque son enfance, son peuple, son travail. On sent un esprit curieux, un regard presque enfantin sur ce qui l’entoure. Dans une même phrase peuvent surgir la tendresse et la colère, la joie et la douleur, toujours avec pudeur. Un être de contrastes et de discrétion, qui se livre surtout à travers ses photos.

Chacune tire son inspiration d’une partie de sa vie. De sa petite enfance à Midongy Sud, dans l’humidité de la côte Sud-Est, entouré de ses frères et sœurs, il garde une grande simplicité et un amour pour la campagne et ses habitants. À huit ans, il perd sa mère, une métisse franco-malgache dont  l’absence aiguisera sa sensibilité. Resté à la charge de son père, un petit commerçant chinois, il s’initie à la dureté de la vie et à l’importance du travail, puis part apprendre le chinois à Tamatave. Ce premier contact avec le monde urbain le marquera : ses clichés de villes s’inspirent souvent de son regard d’enfant devant l’absurdité et la grandeur de la société urbaine.

Sur les bancs du lycée à Fianarantsoa, il rêve de devenir artiste et se lance, par jeu ou par défi, dans la peinture. Il s’installe alors avec un ami peintre à Antananarivo. Il n’y rencontre pas le succès, plutôt la misère et la faim, mais ne perd pas son temps. Il commence à prendre des photos, comme modèles pour ses peintures. Il apprend surtout la rigueur de la composition artistique, travaille les couleurs, les ombres et les lumières, la construction des images. Spécialisé dans les portraits, il observe les regards et les expressions, attentif à faire ressortir l’humanité de ses modèles.

1972 : fin de la première République malgache, fin d’un cycle pour Pierrot Men, las de l’indigence. De petit boulot en petit boulot, il retourne à Fianarantsoa, où vit une grande partie de sa famille. Précurseur, il ouvre le premier laboratoire photo de la ville. C’est son gagne pain, la « photographie du ventre », comme il la nomme. Mariages, baptêmes, retournements des morts, portraits en studio, il est encore loin de la carrière d’artiste dont il rêvait. Il commence cependant à sentir sa voie : sur les conseils d’amis, mais aussi poussé par une intuition personnelle de plus en plus présente, il abandonne la peinture pour se consacrer à la photo. Un peu de couleur au début, pour réinvestir son savoir-faire de peintre, et par habitude. Dans un pays si riche en couleurs, la photo en noir et blanc paraissait alors absurde pour un photographe malgache. Mais découragé par la mauvaise qualité des développements couleurs, il se lance dans le noir et blanc. Et y prend vite goût.

Il conserve son regard de peintre, jouant sur les contrastes, les contre-jours et les clairs-obscurs. D’abord des portraits, des sourires, des regards ; il apprend à saisir en un instant ce qu’il mettait plusieurs heures à élaborer auparavant. Alors que la peinture est un lent travail de construction, en photo, il privilégie de plus en plus la spontanéité, il saisit la réalité sans reconstruire. Il photographie vite, élargit ses cadres, constamment aux aguets de ces moments uniques où chacun parait à sa place, où chaque élément, chaque personne a le bon mouvement, l’éclairage juste et peut-être un message à transmettre.

 

Ce travail de quête ne lui permet pas de vivre, même s’il expose régulièrement à Fianarantsoa dès le début des années 1980. En 1985, il pense abandonner ces essais de photo humaniste et se concentrer sur la photo en studio, alors plus rentable. C’est à ce moment de doute qu’on lui propose une exposition à Antananarivo. Il la vit comme une dernière chance. Aussitôt, la capitale est conquise. Depuis, tous les ans, pour remercier ce public qui lui a permis de passer de « la photo du ventre » à « la photo du cœur », il vient à Antananarivo pour exposer des clichés inédits. Trente photos, chaque année, depuis 27 ans.

Mais il lui faut attendre encore une décennie de patience et de persévérance pour percer à l’étranger. Après une première exposition en France en 1991,  Bernard Descamps le repère et l’invite en 1994 à la première biennale africaine de la photo à Bamako. Un tournant. Suivent des livres, plus d’une dizaine aujourd’hui, dont sa première monographie en 2011, aux Éditions de l’Œil.  Puis des prix, comme le prix Leica en 1995, décerné par le Fonds Mother Jones, et des expositions nombreuses et variées, en Europe, en Afrique, aux États-Unis : la plus récente, sur les derniers insurgés de 1947, exposée au Festival d’Avignon en 2009 puis à Paris en mai 2012, est un retour aux sources puisqu’il replonge dans les portraits serrés. Plus que jamais, on y sent une grande maîtrise artistique et un amour profond pour l’être humain.

Depuis plus de trente ans, Pierrot Chan Hong Men, père de cinq garçons, vit la photographie avec la même humilité, la même envie d’avancer et de partager. Une passion et un talent sans cesse affirmés et affinés par des années de contemplation, de travail et de pérégrinations à travers la Grande Île, dans une quête amoureuse pour valoriser les humbles et les oubliés.

Site de Pierrot Men : www.pierrotmen.com.

Bénédicte Berthon-Dumurgier

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